Richard et la 3ème Croisade

La Troisième Croisade fut l’un des évènements marquant de la vie de Richard Cœur de Lion, et l’un de ses faits guerriers les plus connus. Elle marqua le début de son règne, et contribua durablement, ainsi que la capture qui s’ensuivit, à forger le mythe de Richard Cœur de Lion

Un trajet semé d’embuches 
Nef de la basilique de Vézelay
Nef de la basilique de Vézelay (photo Office de tourisme des Monts de Châlus)

 

Jérusalem, qui était aux mains des croisés depuis presque un siècle, avait été reprise en 1188 par les musulmans commandés par Saladin, un puissant « prince » et chef militaire. La troisième croisade, dont le but était de reprendre la ville sainte, fut donc prêchée partout en Europe. Les plus grands monarques de leur temps, Henri II puis Richard, Philippe Auguste et Frédéric Barberousse, empereur germanique, jurèrent tous de prendre la croix.

Richard et Philippe partirent ensemble de Vézelay le 4 Juillet 1190 vers la Terre Sainte. Les deux rois arrivèrent à Messine, en Sicile. Un conflit éclata alors entre Richard et le roi de Sicile Tancrède de Leucce qui avait usurpé le trône et emprisonné Jeanne, sœur de Richard, et veuve du précédent roi de Sicile. Suite à des exactions perpétrées par les troupes croisées, les habitants de Messine se révoltèrent. Richard en profita pour prendre la ville le 4 Octobre 1190. Cela lui permit d’imposer un traité à Tancrède qui stipulait la libération de la reine Jeanne. Richard et Philippe reconnurent Tancrède comme roi de Sicile, à condition qu’il désigne Arthur, duc de Bretagne et neveu de Richard, comme héritier. Par la suite, les tensions s’accrurent entre Richard et le roi de France. Philippe Auguste quitta la Sicile pour la Terre Sainte juste avant l’arrivée d’Aliénor d’Aquitaine qui amena avec elle Bérangère de Navarre, promise de Richard. L’amitié entre les deux rois fut alors définitivement rompue car le mariage entre Richard et une sœur de Philippe prévu auparavant était définitivement annulé.




Dispute entre Richard et Philippe à Messine
Dispute entre Richard et Philippe à Messine (Guillaume de Tyr, Historia, XIIIème siècle, BNF).

Les armées croisées reprirent leur lent périple. Philippe Auguste prit de l’avance alors que Richard fut contraint de s’arrêter à Rhodes en Avril 1191 afin d’éviter une tempête. En Mai, il repartit mais une autre tempête provoqua l’échouage de plusieurs de ses navires sur la côte de l’île de Chypre. Là, Richard entra en conflit avec Isaac Doukas Comnène, qui dirigeait l’île après s’être affranchi de la domination byzantine. Richard s’empara de l’île en Mai 1191. Le mariage avec Bérangère de Navarre eut lieu à Limassol le 12 Mai 1191.

La conquête de Chypre par Richard Cœur de Lion eut plusieurs conséquences sur la situation des Etats Latins d’Orient. L’île fut ainsi très utile pour le ravitaillement des Royaumes chrétiens de Terre Sainte. Elle servit également de refuge aux barons chrétiens, lorsque leurs possessions en Orient furent définitivement prises par les musulmans au cours du XIIIème siècle. Mais la présence de Chypre a également poussé les barons chrétiens syriens à se désintéresser de leurs possessions sur le continent et à se réfugier sur l’île, ce qui accéléra la déliquescence des derniers Etats Latins d’Orient.

Richard Cœur de Lion et Guy de Lusignan
Richard Cœur de Lion et Guy de Lusignan ( Boccace, De Casibus , XVème siècle, BNF).

 

Ces évènements eurent d’autres conséquences plus immédiates. Richard accueillit Guy de Lusignan, ancien roi de Jérusalem tombé en disgrâce et rejeté par les barons francs de Terre Sainte qui lui préféraient Conrad de Montferrat, héroïque défenseur de Tyr. Alors que Philippe apportait son soutien à Conrad, Richard décida de soutenir Guy, en tant que seigneur d’origine aquitaine et en remerciement de son aide lors de la conquête de Chypre. Cette affaire aggrava encore les dissensions entre le roi d’Angleterre et le roi de France.

Le siège de Saint Jean d’Acre 
Siège d’Acre
Siège d’Acre (Grandes Chroniques du France, XIVème siècle) BNF.

 

Richard reprit ensuite sa route, et rejoignit Philippe Auguste au siège de Saint Jean d’Acre, sur la côte libanaise. Celle-ci était occupée par des troupes musulmanes et assiégée par des barons chrétiens menés par Guy de Lusignan. Le siège durait déjà depuis plusieurs mois. L’arrivée de l’armée croisée permit la prise de la ville. Ce fut un siège extrêmement difficile. Les croisés, affaiblis étaient affectés par de nombreuses maladies qui étaient fréquentes et faisaient des ravages dans les armées, à cause de la promiscuité et du manque d’hygiène. Sybille, femme de Guy de Lusignan, mourut ainsi que leur fille pendant le siège, à l’instar de nombreuses personnes, combattants ou non. Richard et Philippe eux-mêmes furent affectés par une maladie non identifiée, qui affaiblit fortement le roi de France. En outre, l’armée de Saladin assiégeait l’armée croisée qui assiégeait Saint Jean d’Acre, harcelant continuellement les troupes chrétiennes.

Malgré tout, Richard Cœur de Lion et Philippe Auguste, ainsi que de nombreux chevaliers, s’illustrèrent lors de l’assaut. Les croisés, malgré les difficultés rencontrées et les efforts de Saladin pour sauver la ville, réussirent enfin à la prendre. Le 12 Juillet 1191, les bannières des croisés flottaient sur les murs de la cité. C’est là qu’un évènement qui devait prendre beaucoup d’ampleur se produisit. D’après les chroniqueurs de l’époque, le duc d’Autriche Léopold fit planter sa bannière à côté de celles des deux rois. Richard en prit ombrage et fit jeter la bannière du duc par-dessus les remparts. Léopold fut courroucé et rentra en Autriche. C’est lui qui par rancune alla capturer le roi d’Angleterre à son retour de croisade.

Reddition d’Acre
Reddition d’Acre (Grandes Chroniques de France, XIVème siècle, BNF).

 

Le conflit à propos de la succession du royaume de Jérusalem provoqua la discorde dans l’armée croisée. Le roi de Jérusalem était normalement Guy de Lusignan, successeur de Baudouin IV « le Lépreux ». Mais après le désastre de la bataille d’Hattin qui vit l’écrasement des forces chrétiennes d’Orient puis la prise de Jérusalem par Saladin, les barons syriens ne voulurent plus de lui. Tombé en disgrâce, il vint mettre le siège, avec une poignée de chevaliers, devant Saint Jean d’Acre. Guy rejoignit ensuite Richard à Chypre. Cependant, Philippe Auguste avait pris lui le partis de Conrad de Montferrat, sauveur de Tyr et prétendant au trône de Jérusalem soutenu par les barons syriens. Les deux hommes pouvaient ainsi tout deux légitimement réclamer l’héritage du royaume de Jérusalem.



Richard seul à la tête de la croisade 
Richard Cœur de Lion massacrant les prisonniers d’Acre
Richard Cœur de Lion massacrant les prisonniers d’Acre (Sébastien Mamerot, passages outre mer, XVème siècle, BNF).

 

Le roi de France tomba malade pendant le siège d’Acre. Richard récoltait pour lui toute la gloire. Courroucé, Philippe décida de repartir dans son royaume après la prise de la ville. Il ne laissa qu’un petit contingent sous les ordres du duc de Bourgogne. Richard se retrouva donc seul à la tête de la croisade. Il parvint à instaurer parmi les chevaliers turbulents une certaine discipline, vertu que ne possédaient pas les armées médiévales de l’époque.

Avant de poursuivre sa route, Richard ternit sa réputation en ordonnant le massacre des défenseurs de Saint Jean d’Acre, parce que Saladin faisait trainer le paiement de la rançon, et notamment la restitution de la Vraie Croix, relique sacrée pour les Chrétiens prise pendant la bataille d’Hattin. Cet acte rompit tout contact diplomatique. Il renforça la soif de vengeance des musulmans qui ne montrèrent plus aucune pitié envers leurs propres prisonniers.

Richard passa à l’offensive. Il mit en œuvre tous ses talents de stratège et de combattant. Il mena l’armée croisée vers le Sud, accompagné par les ordres religieux militaire des Hospitaliers, et ce qu’il restait des Templiers, décimés pendant la bataille d’Hattin quatre ans auparavant. Les croisés longèrent la côte. Ils ne s’encombrèrent pas de bagages et la flotte assurait leur ravitaillement. Ainsi, lourdement protégés, les chevaliers de l’armée purent résister au harcèlement des troupes de Saladin.

Les troupes musulmanes étaient extrêmement mobiles et connaissaient mieux le terrain. En revanche, elles étaient bien moins lourdement armées que les croisés, en grande partie composés de chevaliers équipés de cottes de mailles, de casques et de boucliers. Cependant, les cavaliers turcs de Saladin mirent en œuvre une tactique qui surprit énormément les premiers croisés. Celle-ci consistait à harceler les troupes chrétiennes de flèches puis de simuler une fuite visant à leur tendre un piège en les incitant à les suivre. En masse compacte, disciplinés et bien protégés, les croisés ne connurent que peu de pertes et repoussèrent chaque assaut sans toutefois tomber dans les pièges tendus par les cavaliers musulmans. Les Chrétiens purent ainsi descendre la côte palestinienne et menacer les villes d’Ascalon et de Jaffa.


La bataille d’Arsouf 
Bataille entre les croisés et les trucs
Bataille entre les croisés et les trucs (Guillaume de Tyr, Historia, XIIIème siècle, BNF).

Pendant un moment, Saladin refusa le combat. Il savait que son armée, bien que supérieure en nombre, ne pourrait résister à la charge des chevaliers anglais et français. Le gros des forces musulmanes rassemblées par Saladin était composé de troupes aguerries mais légèrement équipées. Craignant la puissance des chevaliers chrétiens et de leurs charges dévastatrices, il attendit d’être en position de force, encerclant les croisés et les acculant à la mer près de la petite ville d’Arsouf, pour passer à l’attaque. La bataille eut lieue le 7 Septembre 1191. Les cavaliers turcomans de Saladin vinrent tenter de désorganiser les croisés. Comme à leur habitude, ils tirèrent sur la colonne de chevaliers et firent semblant de fuir en espérant être poursuivis afin de prendre au pièges les imprudents. Mais la ruse échoua et Richard parvint à maintenir la cohésion dans ses rangs. Il ordonna à son armée de tenir ses positions.

Harcelés par les archers musulmans et ayant subis des pertes importantes sans pouvoir répliquer, un petit groupe de chevaliers et d’hospitaliers, désireux de répliquer, sortit de la colonne et chargea. Richard fut ainsi contraint d’ordonner la charge trop tôt. La masse des croisés, lancée au grand galop percuta les rangs ennemis. Le choc d’une telle charge était terrible. Les croisés mirent en fuite les premiers rangs de l’armée de Saladin. Après quelques combats, elle se débanda et fut dispersée. Si Richard avait pu réaliser sa stratégie et effectuer son contournement, elle aurait été anéantie. Le roi parvint ici encore à maintenir la discipline en empêchant ses chevaliers de poursuivre les musulmans en fuite. Cela aurait pu disperser l’armée croisée, la rendant vulnérable à une contre attaque. Celle-ci survint et se brisa sur les rangs demeurés solides des croisés. Richard était alors victorieux après quelques heures de combat.

Négociations et départ
Bataille entre les Croisés et les Turcs
Bataille entre les Croisés et les Turcs (Guillaume de Tyr, Historia, XIIIème siècle, BNF).

Même si elle ne fut pas totale, la victoire d’Arsouf déstabilisa Saladin qui était réputé  invincible jusqu’ici. Mais Richard, pour diverses raisons, n’exploita pas son avantage. Il aurait pu marcher sur Jérusalem et la prendre sans effort, les défenses étant endommagées depuis le dernier siège en 1188. Mais à la place, il vint prendre et s’installer dans la ville de Jaffa. S’ouvrit alors une période de négociations. Des échanges pacifiques eurent même lieu, notamment entre Richard Cœur de Lion et le frère de Saladin Al-Adel. Des tournois auraient même été organisés entre des combattants des deux camps.

Mais Richard reçut alors de mauvaises nouvelles d’Europe. En France, Philippe Auguste avait tenté de mettre la main sur ses possessions, notamment en Normandie. Pire, Jean Sans Terre, son frère, s’était allié et avait fait hommage au roi de France. Richard fut contraint de rouvrir les hostilités. Le 24 Mai 1192, les croisés se rassemblèrent à Ascalon et, toujours sous le commandement de Richard, marchèrent sur Jérusalem sans la prendre. Il est probable que le roi, inquiet des évènements en Europe, se soit désintéressé progressivement de la croisade et n’ait pas voulu s’engager dans une campagne à long terme.

Deux autres tentatives eurent lieu pour reprendre la ville sainte. Elles furent toutes avortées, l’une par des combats sporadiques mais violents, l’autre par le mauvais temps. Richard fut contraint de rouvrir les négociations. Après ses exploits et ses victoires à Jaffa, où il brisa le siège de la ville le 1er Août 1192 et repoussa une contre-attaque des troupes de Saladin, s’impliquant directement dans les combats, il contraignit le sultan à négocier. Il arriva à un accord dans lequel il renonça à Jérusalem mais permit aux Etats Latins d’Orient de subsister en leur garantissant les villes de la côte (Antioche, Saint Jean d’Acre, Tyr, Ascalon, Jaffa…). Il parvint également à obtenir le libre passage des pèlerins chrétiens vers Jérusalem. Le Traité fut conclu le 2 Septembre 1192 et Richard quitta la Terre Sainte le 9 Octobre pour revenir en Occident.

Saladin

Sa jeunesse

 

Saladin, ce qui veut dire « droit dans la religion », était un dirigeant politique et un chef militaire musulman d’origine kurde. Il fut connu pour avoir combattu et repoussé les « francs », c'est-à-dire les chrétiens des Etats Latins d’Orient. Figure mythique de la période médiévale en Orient, ce fut lui qui parvint à unifier les différents Etats musulmans, ce qui permit de reprendre les terres conquises par les chrétiens occidentaux lors de la Première croisade. Il fut le principal adversaire de Richard Cœur de Lion pendant la Troisième Croisade.

Saladin naquit à Takrit sur le Tigre dans une famille kurde originaire d’Arménie. Peu après sa naissance, sa famille se rendit à la cour de Zengi, « roi » de Mossoul et dirigeant d’un royaume comprenant une grande partie de la Syrie et de la Cisjordanie actuelles, dont les villes d’Alep, de Damas et de Mossoul. Zengi, puis son fils Nur-ad-Din, voulaient réunifier les différents Etats et factions musulmans afin de faire face aux croisés. Ce fut l’objectif que Saladin poursuivit également.

Dès le milieu du XIIème siècle, les francs du royaume de Jérusalem multipliaient les incursions en Egypte, alors sous l’autorité de la dynastie des Fatimides, califes chiites. C’est Saladin qui fut chargé d’intervenir. Il prit littéralement le contrôle de l’Egypte, mettant fin au califat Fatimide. Il se servit ensuite de cette position pour renverser Nur ad Din et ses successeurs, et se retrouva à la tête d’un immense ensemble d’Etats et d’une force militaire considérable. Il était parvenu à réaliser ce que les Chrétiens d’Orient redoutaient : unifier les musulmans.


Le chef du Jihad

Il mena une première expédition dans le royaume de Jérusalem en 1177. Mais Baudouin IV « le Lépreux », roi de Jérusalem, se révéla être un sérieux adversaire et mit son armée en déroute le 25 novembre 1177 à la bataille de Montgisard. Saladin prit sa revanche lors de la bataille de Marj Ayoun le 10 Juin 1179. Les deux monarques, qui avaient appris à se respecter l’un l’autre, conclurent une trêve en 1180. Saladin mena de nouvelles expéditions dans le comté de Tripoli, et conclut une autre trêve avec le comte Raymond III.

Mais la maladie du roi Baudouin s’aggrava et l’affaiblissait. Ainsi, il ne parvint pas à empêcher le seigneur brigand Renaud de Châtillon de s’attaquer à des caravanes musulmanes, ce qui provoqua la colère de Saladin. Baudouin IV mourut le 16 mars 1185, et son neveu et successeur Baudouin V en 1186.

C’est Guy de Lusignan qui monta alors sur le trône de Jérusalem. Avec Josselin III d’Edesse, Renaud de Châtillon et Gérard de Ridefort, grand maître de l’ordre du Temple, il était l’un des principaux partisans de la reprise des hostilités contre Saladin. C’est Renaud de Châtillon qui provoqua la reprise du conflit en attaquant une caravane ou se serait trouvé la sœur de Saladin. Courroucé, celui-ci lança l’appel au Jihad. Il marcha ensuite vers le royaume de Jérusalem. Guy de Lusignan rassembla également son armée et tenta de le repousser. L’armée chrétienne, assoiffée, fatiguée et en infériorité numérique, fut écrasée à Hattin le 4 juillet 1187. Les Ordres des Hospitaliers et des Templiers furent décimés, la chevalerie franque d’Orient également. Guy de Lusignan fut capturé. Renaud de Châtillon et Gérard de Ridefort furent exécutés.

La route vers Jérusalem était alors libre. Saladin commença par prendre les ports afin de couper toute retraite aux chrétiens. Seule Tyr résista, sous le commandement de Conrad de Montferrat. A l’apogée de son règne, Saladin prit Jérusalem le 20 septembre 1187. Il épargna la population et rendit les lieux de cultes à leurs religions respectives. La mosquée d’Al-Aqsa revint ainsi aux musulmans, le Mur aux juifs et le Saint Sépulcre aux chrétiens. Cette mansuétude contribua à l’apparition du mythe du « chevalier musulman » attribué à Saladin par ses adversaires chrétiens. Il mourut peu après le départ de Richard de la Terre Sainte.

Combattants musulmans lors de la prise de Jérusalem
Combattants musulmans lors de la prise de Jérusalem (Guillaume de Tyr, Historia, XIIIème siècle, BNF).